Anne Benielli-Vallecalle [Népenthès N°3 / Décembre 2011]

Posté le 8 juin 2012 par bernardlherbier dans Anne Benielli-Vallecalle

Anne Benielli-Vallecalle [Népenthès N°3 / Décembre 2011] dans Anne Benielli-Vallecalle Anne_Benielli-Vallecalle-258x300

Née dans un petit village de Haute Corse dont elle porte le nom, Anna Madeleine Vallecalle montre des dispositions pour les études dès l’école communale. En juillet 1911, elle obtient le certificat de « Fin d’études normales », qui lui permet d’enseigner, et de devenir en 1929, après un poste de suppléante à l’École Normale de la Seine, directrice de l’École Normale d’Ajaccio – où elle était professeur depuis 1920. Professeur de lettres et de philosophie au Collège « Sophie Germain » à Paris, elle y termine sa carrière en 1947.

De tout temps elle s’intéresse à la littérature et à la poésie. Son mariage avec Jean Benielli, sous-secrétaire d’état à l’Instruction Publique, l’amène à fréquenter les milieux littéraires et artistiques de l’époque. Disciple du philosophe Gaston Bachelard, elle commence à publier des recueils de poèmes philosophiques.

Elle recevra en 1950 le deuxième prix de l’Académie des Jeux floraux de Tunisie, puis en 1958 le prix de l’Académie française pour son roman « La Maison du Figuier ».

Décédée en 1969, Anne Benielli-Vallecalle repose dans le village de Levens, non loin de Nice.

____________________

AUX QUATRE VENTS DE L’ORGUEIL

 

Lucifer est debout au milieu de l’orage :

La noire splendeur de la terre, son royaume,

De la terre au fond de l’abîme,

Emplit son cœur dément de haine.

Sur le monde où court la chevauchée de la mort,

Le prince des peines stériles

Le maître des joies meurtrières,

A déchaîné les vents furieux de l’orgueil.

 

La femme berçait son enfant ;

Elle avait achevé sa tâche ;

Le vent ouvre la fenêtre sur la forêt,

La lampe tremble,

La douce maison de sa paix devient prison.

La femme laisse son enfant, ouvre la porte ;

À la porte est le beau démon aux yeux de fièvre

Qui lui parlait souvent aux heures de colère ;

Il lui promet le monde et l’entraîne en riant.

Le vent les pousse vers la chasse de la Mort…

 

Les quatre vents de l’orgueil soufflent sur la terre,

Poussant l’âpre récolte aux pieds du noir faucheur.

Voici dans les âmes fermées

Les tendresses qui se corrompent ;

Tant d’hommes et de femmes solitaires !

Ils n’auraient qu’un mot à dire,

Et leur âme serait guérie :

 

« Sans déranger les heureux.

« J’ai des écoles aussi pour l’intelligence,

« Écoles qui nomment les choses

« Et dispensent de les connaître.

« En vérité, je peux me tenir devant Vous

« Sans crainte vaine

« Maître pour qui je fus un serviteur fidèle

« Obéissant à la lettre de votre Loi. »

 

Le vent pleure les misères inconsolées…

 

L’homme qui priait à genoux

Écoute le vent qui frappe à la vitre ;

Il se relève,

Arraché au doux royaume d’humilité

Par l’appel plus profond des promesses charnelles

Et le désir d’être grand à ses propres yeux.

Il se souvient des mots qui nient :

« Vieilles légendes pour enfants épouvantés

Peut-il donner pour elle les bonheurs,

Les grands bonheurs vivants et rouges ? »

Il détourne ses yeux du blanc Crucifié

Le vent ricane.

 

Lucifer est debout au sommet des montagnes ;

Les serviteurs reviennent tous hurlants et fous,

Traînant leurs proies.

Alors, ceux qui trahirent,

Connaissent, approchant du cœur désespéré,

La souffrance que rien n’apaise.

La solitude sans plage des cœurs sans foi.

 

{La seule aventure est intérieure, 1945}

 

____________________

 

VOYAGE

 

Le vieux fort rougeâtre aux grands souvenirs

Fut cerné par la marée haute.

Brusquement réveillée

Je vis le fil d’argent de l’eau lier le mur

De la terrasse où nous dormions,

J’attendis que la mer emportât la maison.

Tu dormais – je ne t’ai pas appelé :

Je craignais tes décisions d’homme,

Ta grande silhouette dans la nuit ;

J’attendais.

 

La mer a soulevé la solide demeure

Très haut – et dans un glissement de long navire

Le fort est parti sur les eaux.

Au loin se détacha le rivage têtu,

Immobile dans le beau mouvement nocturne,

Puis les vagues le dévorèrent

Et le ciel se ferma sur nous.

Le repos du définitif ceignit mes tempes.

 

La lumière non pas stellaire ni diurne -

La lumière d’avant le regard, éclata

Sans ombres, sur le plan unique.

Toute limite évanouie

J’étais enfin toi.

Libération de la chair qui sépare,

De l’obscure quête de soi dans l’autre

À travers la dérisoire unité des corps.

Libération du multiple :

L’âme unique, l’unique appel, l’unique loi,

Sensibles à la créature émerveillée.

Le vaisseau roux n’abordait pas au nirvâna,

J’étais au cœur de la parenté magnifique

De l’eau-mère,

-Et je compris que nous retrouverions nos morts,

Comme nous les avons aimés,

Vieux et jeunes dans la durée hors des minutes.

 

La marée quitta le rivage.

La terrasse fraîche et lavée

Souriait dans l’aube d’été

Tes yeux ouverts m’ont encor dérobé ton âme

Nous avons mis des chardons bleus dans le vieux fort.

 

{La seule aventure est intérieure, 1945}

 

____________________

 

BROUILLARD

 

Il ne reste du Pont-Marie que trois piliers ;

On a volé Notre-Dame !

La Seine s’étire en hauteur,

S’effiloche en longues lanières

Autour des arbres et des gens mal définis,

Englués dans le gris sans espoir de novembre.

On a volé Notre-Dame !

 

Le corps laisse couler l’âme de tous côtés.

En moi s’ébauchent

Des parentés attendries à fleur de paupière

Avec tous ces passants fantomatiques.

 

Mon frère, vieux clochard gravement ridicule,

-Hélas ! où est le bon litre consolateur ? –

Qui tiens de grands discours au long de tes errances,

Allons-nous en chercher Notre-Dame perdue.

Plus de place pour toi ni moi

Dans les maisons où l’on se chauffe,

Mais notre vêtement de brume est doux mon frère.

Regrettes-tu le grand soleil ?

Il est si dur à nos disgrâces effarées ?

Ton dos voûté s’inscrit dans la courbe de l’air,

Mes vouloirs, fatigués du but qui se recule,

Aiment cette barrière où chaque pas conquiert

La réalité minuscule.

Nous pouvons partir tous les deux.

 

Nous remettrons nos pas dans les traces d’hier ;

-D’autres cherchent les beaux chemins de découvertes –

La brume nous contraint d’avancer pas à pas.

Reconnais-tu la vieille route ?

Nous nous sommes assis pour pleurer longuement

Près du vieux pont.

« Geneviève, force d’épée,

-Contre tes genoux, notre tête –

Nos campagnes sont dévastées,

Nos biens dispersés par les hordes.

Garde-nous du dernier assaut. »

Là nous avons trouvé de claires fleurs d’avril,

Mais quand tu respirais leur âme de jeunesse

Le vent t’a poussé vers le fleuve.

Toutes les fleurs au fil de l’eau !

 

Reconnais-tu les portes des maisons ?

Nous nous sommes assis sur le seuil, vers le soir,

Pour écouter le rire des enfants,

Le bavardage des aïeules

Et le chant d’or d’une amoureuse de vingt ans.

Parfois nous avons heurté l’huis

De nos mains rigides de froid,

Mais quand la porte s’entr’ouvrait

Les gens n’aimaient pas notre mine :

Ils ont lâché les chiens sur nous.

 

Courons, vieux frère misérable,

Ils ont lâché les chiens sur nous !

Les entends-tu ? tu connais bien

L’affreuse douleur des blessures.

Nous avons tant de cicatrices !

Cachons-nous dans le chemin creux,

-Une minute de douceur dans le fossé,

La bonne herbe dure et craquante,

La solitude au cœur du monde –

Puis viens, j’ai trouvé des cailloux

Pour lancer aux chiens domestiques.

D’ailleurs au sommet du mont gris

Voici, retrouvée, Notre-Dame,

Et voici pour nous, sous le porche,

Une place de mendiants.

 

« Mes bons messieurs, mes bonnes dames,

Nous ne demandons pas vos sous.

Serrez fort votre porte-monnaie.

Mais Notre-Dame en son voyage

A perdu ses belles gargouilles.

Qui veut nous servir de modèle ? »

 

1943

Extrait du chapitre « Airs pour pantins tristes » du recueil.

 

{Tous textes : © Ayants droit d’Anne Benielli-Vallecalle}

 

 

 

 

 

 

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