Alexandra Bouge [Népenthès N°7 / Août 2013]

Posté le 14 août 2014 par bernardlherbier dans Alexandra Bouge

227066_1709757106491_1274655_n Photo : © Charlotte Obadia

Alexandra Bouge est licenciée en Arts Plastiques et Communication à l’Université de la Sorbonne. Elle a publié en 2012 un ouvrage de slam et photos de street art intitulé “Une nuit à Belleville” aux Éditions Syllabaire, et des pochoirs dans la revue Art’en-Ciel, n° 11 et en 2011, trois ouvrages de poésies illustrées de dessins et de photographies de l’auteur et de Flora Michèle Marin [cf. “Signature” 1 du présent numéro] aux Éditions Syllabaire, intitulés “La ville”, “Alve” et “Le Campement”, participé à la manifestation artistique “Sauvons la Jarry”  et publié des textes, des peintures et des dessins dans les revues Népenthès, la RAL,M, Comme en poésie, Art’en-Ciel, L’Autobus, Le capital des mots. Alexandra Bouge est au nombre des lauréats du concours de poésie {Haut le Verbe} organisé par Népenthès en 2011.

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La Ville

– Textes & Photos –

 La ville

 L’homme allait par les chemins vides. Il faisait noir. Il n’arrivait pas à dormir. Des bandes de jeunes traversaient le quartier. À presque tous les portails, des gens dormaient par terre.

La main a troué dans la peau : des vampires aux langues pendantes en manque, des sirènes bleues, sexy, des dragons en feu.

On avait collé quelques habitants aux parois extérieures du foyer, pour ne pas qu’ils se jettent par la fenêtre, avec de larges bandes de sparadrap. On leur donnait à manger de loin pour vérifier leurs réflexes. De temps en temps quelques-uns se décollaient. Y en avait qui s’amusaient à brûler leurs sangles pour voir leurs réactions.

 

Il frappa et entra. Il était grand, beau. Il se lava les mains et se mit à table. La table était vide, ainsi que l’appartement. Quelqu’un creusait des trous dans le sol. Elle remuait la tête à la recherche d’une pensée qui s’était perdue. Il la regardait, assis. Elle s’allongea sur le lit, en chien de fusil, il se tourna vers le lavabo. L’homme cessa de creuser et répandit la terre sur le sol. Ils marchèrent tous les deux, nonchalamment sur la terre. 

 

 La rue

Quelques fils de cheveux naissants par endroits sur le crâne chauve, les paupières lourdes, disposées par deux ou trois couches superposées, à demi baissées sur les yeux grands, d’un bleu délavé, le corps interrompu dans sa croissance, s’amenuisant vers le bas, vieux, aux membres figés dans une position courbe, à la peau profonde et lisse, aux lèvres abritées par une pellicule mince qui faisait apparaître deux surfaces gélatineuses rosées, percées de dents blanches. Elle humait l’air frais du matin. Le ciel était bleu outremer. Des petits yeux noirs en amande, fureteurs, qui occultaient un corps mince, frêle, se faufilaient parmi les gens, en les interrogeant du regard. Les corps troncs aux bouches crevassées, surmontées d’yeux vifs enfoncés dans les chairs, se déplaçaient lentement sur leurs longs pieds plats.

 

 Le métro

 Je montais dans le wagon. “Je bouffe des chattes, si elles ne saignent pas je les ferai saigner ”. Je m’assieds derrière eux, dépitée. “ On nous ne voit pas à la télé ”, dit Naguy, “ les blacks, les beurs, ils sont nulle part sur les écrans ”. “ Et dans la rue je mordille de mes dents vissées dans des chattes nettes ou déjà sanguinolentes ”. Je ramenai mon ticheurte sur les cuisses, descendis la rue, les pousses de mes cheveux noirs percèrent comme des vis le halo de pénombre autour de ma tête, labyrinthe dont les coins se débattaient pour traverser la rue.

 

 Belleville

Il regarde sans arrêt alentour. L’homme vient de lui voler son sac.

Alors que je m’apprête à manger, j’aperçois un rat qui trifouille dans mon assiette. Il est noir. Je me ressers et mange debout, dans ma cuisine. Il hume, en me regardant de ses petits yeux.

Il rentre. L’immeuble dans lequel il habite a été muré. En son absence.

Le rat et moi le regardons s’éloigner en bas. 

Il siffle un pote, les dealers s’agitent. Le tapis est déchiré. J’ouvre la fenêtre pour aérer. Le lendemain, je le trouve éventré sur l’appui de la fenêtre. Les gens paraissent minuscules derrière leurs vitres.

Manque de fric, manque d’air.

Il fait jour. Il part au travail et revient ce soir. Et rebelote.

Je vire au bleu. Je manque de fric, je manque d’air.

Je vais en sa direction, il ne sait pas qui je suis. Je ne peux rien expliquer. J’aimerais être à dix kilomètres sous terre. C’est un vandale.

Les boutiques sont très fréquentées. J’attends quelque chose de lui.

Il ne sait dire que quelques mots. Ses cheveux sales retombent sur son front. Je regarde vers lui et tombe malade. 

 

Une journée de travail

La pièce se vide de tout relief et se transforme en gouffre. Je décroche, m’accroche à mon outil de travail ; là j’existe, nous passons pour acheter, nous passons la semaine prochaine, non, la semaine du neuf, mon patron passe à partir de mardi, non, pour acheter vos métaux précieux, nous passons dans la semaine, non, combien avez-vous ? Cent grammes, cinquante grammes, non. Je vous rappelle pour vérifier. Dans quelques jours.

Je décroche. Chut. Raccroche ! Elle compte, l’argent du téléphone que je dépense, les chiffres inscrits sur les factures, les minutes que je passe à parler à ma voisine, l’absence. Je décroche, le compte à rebours a commencé. Le temps immobile, immobile, les minutes arrachées, égarées, s’écoulent affolées, l’effilochent, le composent. Je ne comprends plus rien. Mon ventre se durcit comme du fer. J’enregistre les dates de passage. Vas-t-en, vas-t-en maintenant. Ces minutes percent un long sommeil.

 

Les bêtes immondes         

“Nous sommes petits. On ne nous voit pas. Par instants ils veulent bien de nous, mais rarement. Les hommes se débarrassent de nous, c’est naturel. Nous sommes nombreux, nous formons la couche atmosphérique. Nous disparaissons lorsque des regards se posent sur nous. Tout nous appartient. Nous allons partout où nous voulons. Quelques-uns nous saluent. Les hommes sentent notre présence. Parfois, on s’arrête devant l’un d’eux. Ça fait son bonheur. Et il disparaît car cela lui ferait du mal de nous tenir trop longtemps dans la main. ”

Il est tombé, effacé sous les fanes du jardin laissé à l’abandon. C’est une charpie.

 

Les abîmés

J’attendais, assise sur les marches de la MJC la venue de l’animatrice que je devais assister lors d’une journée d’essai pour un nouveau travail. J’entendis dans le hall d’entrée deux jeunes filles reprendre le refrain qu’elles étaient en train d’écouter dans le Walkman : “Je fais mouiller des chattes…”. Il pleuvait. Je venais de quitter le cabinet de mon dentiste qui lorgnait ma CMU.

“Pfff-Pfff”, entendis-je derrière moi. Je retroussais ma jupe, étirais et amorçais cet après-midi de travail. “C’est fou !”, la voix s’accrochait au fragment de mon corps, au tournant de mes mouvements affairés, déchira quelques nervures, sinueuse, pressante, répétitive, creusa un abîme dans lequel tous les mots se firent l’écho d’une souffrance, heurta une autre, qui, crevée, laissa s’écouler des mots en vrac, prenant ma forme de l’abîme, puis une autre et une autre et le visage abîmé se montra chez le boulanger.

Un petit garçon se dirigeait vers moi : “J’ai perdu ma maman, il y a plusieurs jours. ”, “ Tu ne l’as pas perdue.” répondis-je. “C’est elle qui t’as laissé car elle ne pouvait plus t’élever.” “Tu vas trouver quelqu’un qui va s’occuper de toi. ”, “Mais ma maman était gentille.” “Je sais ; tu vas trouver quelqu’un.” “J’ai faim.”, “Tiens, voilà cinq francs.” 

 

 Les courses

Une voiture s’arrêta et cracha deux jeunes. Les vitres se refermèrent. “Faut pas qu’il me cherche encore une fois.” Dopé au crack, il explosa quelques vitres le soir même. Le supermarché était ouvert. Une fille choisissait des soutifs sur un étal. Un fantôme blanc descendait la rue. L’homme rejoignit le trottoir. Étroits, ils supportaient du monde.

Son vêtement se prit dans la portière d’une voiture. Un homme traversa. Le fantôme le bouscula et lui arracha son âme. On s’arrêta au feu rouge. Quelqu’un tomba sur les journaux qui gisaient par terre à la  sortie du métro ; il y avait des gouttes de sang.

Les femmes passaient à la caisse comme des poulets dans une machine d’empaquetage. En face se vendaient des hamburgers. Dans les bacs à surgelés, à l’avant des caisses, gisaient des cadavres.

© Alexandra Bouge et Népenthès.

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